Amal Jarrahi · June 5, 2026 · 12 min read · Français · Essay

Pourquoi j’ai construit TFS Master

… et de quoi parle-t-on quand on dit TFS-4 et TFS-8. Une plateforme née d’une salle de cours à Changchun — et les décisions pédagogiques qu’il a fallu prendre, y compris celles qu’il a fallu reprendre.
Pourquoi j’ai construit TFS Master

En Chine, le français s’étudie aussi comme spécialité de licence : le ministère chinois de l’Éducation en recensait près de cent soixante en juin 2024, contre une vingtaine en 1978 [source]. Les étudiants qui la choisissent ne suivent pas un cours de langue parmi d’autres — le français est leur discipline. J’enseigne dans l’une de ces universités, à Changchun.

Comme partout ailleurs dans le pays, leur cursus est scandé par deux épreuves nationales : le TFS-4 et le TFS-8. Ce sont elles qui conditionnent la reconnaissance d’un étudiant à la sortie, et leur taux de réussite est lu, au-dehors, comme la mesure de ce que vaut un département. Autant dire qu’on ne les prépare pas distraitement.

Ce que sont le TFS-4 et le TFS-8

Leur nom complet est Test national de français pour spécialistes. Le TFS-4 (法语专业四级, « zhuānsì ») se passe en fin de deuxième année ; le TFS-8 (法语专业八级, « zhuānbā »), en fin de cursus. L’un et l’autre s’adressent aux étudiants dont le français est la spécialité, et non à un public d’apprenants libres.

Ce ne sont pas des examens de conversation. Ils évaluent séparément plusieurs blocs de compétences — dictée, grammaire et structures, compréhension de l’écrit et de l’oral, vocabulaire, expression — selon un format calibré et chronométré. Chaque bloc a ses contraintes propres : la dictée du TFS-8, par exemple, se fait sur un nombre de lectures autorisé, sans pause ni retour en arrière, et demande de compléter vingt blancs numérotés dans un texte continu.

C’est ce découpage qui commande tout le reste. On ne réussit pas à ces épreuves en ayant « un bon niveau » de français : on y réussit en ayant travaillé chaque bloc pour ce qu’il est, avec ses règles et son chronomètre.

Entre les deux épreuves, la différence est une différence de degré, pas de nature :

TFS-4 TFS-8
Nom chinois 法语专业四级 (專四) 法语专业八级 (專八)
Public étudiants de français, début de cursus étudiants de français, fin de cursus
Esprit consolider des fondations solides maîtriser la nuance, le registre, l’expression soutenue

Le TFS-8 reprend les mêmes compétences — grammaire, lexique, compréhension, écriture — et les pousse plus loin. C’est pourquoi, sur TFS Master, il n’y a pas deux sites séparés : un seul catalogue, et sur chaque leçon un badge de niveau (sur l’échelle du CECRL, de A2 à C1) qui indique où l’on se situe. Un étudiant de TFS-4 peut lire une leçon avancée par curiosité ; un candidat au TFS-8 peut revenir sur une base fragile sans changer de plateforme.

Trois obstacles, toujours les mêmes

Préparer ces épreuves, concrètement, c’est se heurter à trois difficultés. Au fil des années, j’ai vu revenir les mêmes — et ce n’étaient pas d’abord des difficultés de langue.

Les ressources sont dispersées. Un manuel ici, un polycopié là, un site trouvé la veille. L’étudiant accumule sans jamais savoir si l’ensemble couvre le programme.

Le suivi est limité. Je peux corriger une copie ; je ne peux pas dire, pour chacun de mes étudiants, quelle notion précise est acquise, laquelle est fragile, laquelle n’a jamais été testée.

Et la charge pèse sur l’enseignant, qui conçoit, distribue et corrige à la main des entraînements qu’une machine sait très bien distribuer.

TFS Master est né de ces trois constats. C’est un projet pédagogique mené au sein de l’université, conçu avec une exigence simple : la rigueur académique d’un côté, la clarté de l’autre.

Je viens de la recherche en littérature francophone (doctorat à Aix-Marseille, 2019) et de la peinture. Ces deux pratiques m’ont appris la même chose : on ne comprend vraiment une forme que lorsqu’on peut la voir, la manipuler, la reprendre. Ce principe n’est pas resté une métaphore — on verra plus loin ce qu’il donne appliqué à l’accord du participe passé.

Un parcours, pas un catalogue

Les neuf modules de TFS Master présentés en grille, avec la session quotidienne d'environ quinze minutes.
Neuf modules, reliés par une session quotidienne d’environ quinze minutes.

C’est la distinction qui gouverne tout le reste. Un catalogue propose des ressources et laisse l’étudiant décider ; un parcours décide avec lui.

Chaque activité produit une information exploitable : réussite, erreur, temps de travail, régularité, correction, réévaluation. Ces traces ne servent pas seulement à afficher un score — elles déterminent ce qu’il faut faire ensuite. La boucle a cinq temps : cadrer l’objectif et la date d’examen, interpréter les lacunes, prescrire une action précise, observer le résultat, puis décider entre progresser, remédier ou faire intervenir l’enseignant.

Il faut dire tout de suite ce que cette adaptation n’est pas : elle ne signifie pas que tout bouge tout seul. Les règles de déverrouillage, les seuils et le regard de l’enseignant encadrent la décision. Les bilans de chapitre, par exemple, ne s’ouvrent qu’une fois les leçons correspondantes traitées — une contrainte assumée, qui garantit une progression ordonnée plutôt qu’un survol dispersé. J’ai préféré un système qui refuse parfois à un système qui laisse tout faire.

Autour de cette boucle, un seul fil quotidien : une page « Aujourd’hui », de l’ordre du quart d’heure, qui enchaîne révision, vocabulaire, point de grammaire et dictée selon les besoins du moment. Neuf modules — grammaire, conjugaison, vocabulaire, compréhension écrite et orale, dictée, communication, expression écrite, littérature et civilisation, examens blancs — mais une seule chose à faire aujourd’hui.

Savoir où l’on en est, et le dire honnêtement

Tout démarre par un bilan d’environ douze minutes, réellement adaptatif : les questions s’ajustent aux réponses précédentes. Il en sort une carte de chaleur qui distingue quatre états, et non deux — ce qui est acquis, ce qui est fragile, ce qui est une lacune, et ce qui n’a pas encore été testé. Les seuils sont explicites : acquis à partir de 75 %, fragile de 50 à 74 %, lacune en dessous. L’étudiant ne lit pas une note ; il lit une carte.

Puis le détail nomme les notions. Sur un profil réel, l’accord du participe passé passe « à combler en priorité », tandis que les pronoms relatifs et le subjonctif après le doute, la volonté ou le sentiment sont rangés « à consolider ».

C’est ici que j’ai dû revenir sur une décision. Dans une première version, le parcours affichait un nombre d’étapes même lorsque le bilan n’avait pas encore été fait — un chiffre générique, c’est-à-dire fabriqué. Et le score de préparation s’affichait au point près. Les deux étaient des mensonges polis. La plateforme présente désormais un état vide explicite tant que le positionnement n’est pas enregistré, et une fourchette assortie d’un niveau de confiance plutôt qu’un score faussement précis. Un bilan incomplet ne fait plus non plus chuter artificiellement le score à zéro : le résultat mesuré, le travail inachevé et l’évaluation non encore disponible sont trois choses différentes.

Une préparation qui exagère la précision de son diagnostic ne vaut pas mieux qu’une absence de diagnostic.

Une grammaire qu’on peut voir

Catalogue du module de grammaire : 96 leçons réparties en cinq chapitres, et 34 bilans.
Le module de grammaire : 96 leçons en 5 chapitres, et 34 bilans (21 pour le TFS-4, 13 pour le TFS-8).

Le module de grammaire compte 96 leçons en cinq chapitres, du mot à l’expression complète, avec 34 bilans calibrés sur 20 points. Chaque leçon suit la même structure, pour que l’étudiant ne perde pas son temps à chercher où il est :

Une leçon sur le subjonctif : carte mentale, formation, emplois, comparaisons, pratique et bilan.
Une leçon type : carte mentale, formation, emplois, comparaisons, pratique, bilan — et une vidéo courte.

Prenons l’accord du participe passé — la notion sur laquelle on perd le plus de points. La leçon ne commence pas par une liste de règles, mais par un arbre de décision : identifier d’abord l’auxiliaire — être, avoir ou pronominal — puis appliquer la règle correspondante. Une seule méthode, qui résout quatre-vingt-quinze pour cent des cas ; les cinq pour cent restants sont les particularités propres au TFS-8, traitées plus loin dans la leçon.

Voilà ce que je voulais dire en parlant de peinture. Un arbre de décision est une forme : on la voit d’un coup d’œil, on la manipule, on y revient. Une liste de règles, non — elle se récite et s’oublie. La carte mentale qui ouvre chaque leçon joue le même rôle.

Les règles sont glosées en chinois. Non pas traduites mot à mot : expliquées pour qui pense d’abord dans une autre langue. Et la leçon ne sépare jamais l’explication de la pratique — l’arbre conduit directement aux exercices, dont la correction est elle aussi bilingue.

Les leçons se lisent librement, sans inscription. L’inscription, gratuite, ne sert qu’à ouvrir les exercices et leur correction — parce qu’un exercice n’a de sens que si l’on y répond vraiment.

L’erreur comme ressource : le cahier d’erreurs

Le 错题本 — cuòtíběn — est une pratique d’étude que mes étudiants connaissent avant de me connaître : le cahier où l’on conserve, classe et retravaille ses fautes. Elle a fait ses preuves. Mon seul apport a été de l’outiller.

Le Journal garde la trace de chaque séance. Le Diagnostic classe les besoins. Le cahier d’erreurs convertit les réponses fausses ou fragiles en objets de révision, regroupés par famille — de sorte que l’étudiant ne recommence pas tout un chapitre, mais reprend un ensemble court, personnel, directement issu de ses propres réponses. Les résultats de cette reprise mettent à jour la carte de compétences, qui réoriente la suite du chemin.

S’y ajoute la révision espacée : les éléments mal maîtrisés reviennent à intervalles croissants jusqu’à ancrage durable, les éléments acquis s’espacent. L’erreur cesse d’être un résultat négatif qu’on oublie après la correction ; elle devient une ressource de progression.

Un vocabulaire qui s’entend et se retient

Une flashcard de vocabulaire : l'image occupe la carte, le mot et sa prononciation se révèlent ensuite.
Une carte de flashcard : l’image ancre le sens avant le mot.

Pour le vocabulaire — 564 mots, répartis en six paquets —, chaque mot est vu (une image qui ancre le sens), entendu (la voix d’un locuteur natif) et retenu (la phonétique, le chinois, puis la révision espacée). On devine d’abord, on révèle ensuite — et l’on se note honnêtement : « je sais », « à revoir », « je ne sais pas ». C’est cette auto-évaluation, et non un score imposé, qui règle la fréquence de retour de chaque carte.

Du mot à la scène

Une progression purement grammaticale produit des étudiants qui savent et qui se taisent. C’est pourquoi la notion du jour est reliée à une scène : un bloc « Mets-le en situation » emmène la structure travaillée dans une intention réelle — argumenter, refuser sans froisser, exprimer ce qu’on ressent.

Ces scènes sont des dialogues audio à embranchements. L’étudiant écoute, répond à voix haute, et la conversation évolue selon sa réponse.

Pour l’écrit, le principe est celui de l’étayage décroissant. Dans le studio d’écriture, l’assistant construit d’abord une introduction sous les yeux de l’étudiant — l’accroche, puis la problématique, puis l’annonce du plan — en expliquant à chaque étape la fonction de ce qu’il fait. Ensuite l’étudiant complète, puis reformule, puis produit seul. Observer un geste, comprendre sa fonction, manipuler la structure, la transférer : c’est exactement ainsi qu’on apprend à peindre.

Ce que la machine ne fait pas

La production écrite est corrigée avec l’aide d’une intelligence artificielle, et je préfère le dire que le laisser deviner. Cette correction a une vocation formative : elle ne se contente pas de signaler une faute, elle l’explique — note sur 20, sous-scores par critère, corrections localisées, le tout en français et en chinois. Mais l’avis reste indicatif : l’enseignant peut le relire, l’ajuster ou le valider, et c’est lui qui conserve la responsabilité de l’évaluation académique.

Gaston, l’assistant bilingue qui accompagne la navigation, obéit à la même règle : il oriente vers les contenus du site, il ne se substitue ni à l’enseignant ni à l’évaluation, et les échanges ne sont pas enregistrés.

Le reste relève de la même discipline. La plateforme ne comporte aucune régie publicitaire ni traçage commercial. Les polices, les scripts et les médias sont servis en propre, sans dépendance à un CDN public. La consultation des contenus reste libre ; seules les interactions actives demandent un compte. Les accès sont structurés par rôles, et les actions sensibles consignées.

Enfin, une chose que le dossier de la plateforme énonce et que je reprends ici : TFS Master ne revendique pas une validation psychométrique achevée. Les bilans sont calibrés et le banc de calibration est documenté, mais les preuves empiriques sont encore en cours de constitution. Dire le contraire serait plus vendeur, et moins vrai.

L’enseignant n’est pas spectateur

Le troisième obstacle — la charge — appelait sa propre réponse. L’espace enseignant n’est pas un tableau de statistiques : c’est un poste de pilotage, et il ne demande aucune compétence technique.

L’enseignant crée une classe, y invite ses étudiants par code ou par courriel, puise dans une bibliothèque de cours, d’exercices, de dictées et de compréhensions filtrables par module et par niveau, et assigne en un clic. Il peut partir d’une séquence prête à l’emploi ou composer un parcours sur mesure, en mêlant les ressources de la plateforme à ses propres documents. Des alertes signalent les élèves en difficulté ou inactifs ; la fiche de chaque étudiant réunit leçons vues, scores, dictées, devoirs et niveau estimé. Un centre d’impression produit des bilans paginés pour le papier et numérotés pour l’archivage.

Autrement dit : les données servent à décider d’une remédiation, d’un devoir ou d’un accompagnement — pas à produire des statistiques que personne ne lit.

Dans la poche

La même leçon de grammaire affichée sur un écran de téléphone.
La même leçon sur téléphone. Il existe aussi une application Android utilisable hors connexion.

Un téléphone est souvent l’outil le plus à portée de main pour réviser. La plateforme n’est donc pas une page de bureau rétrécie : la navigation, les menus et les cartes sont repensés pour le petit écran, et une application Android permet de travailler hors connexion.

Ce que TFS Master n’est pas

Ce n’est pas une banque d’exercices, ni un manuel numérisé, ni une promesse magique : on y progresse par la régularité, et aucune mécanique ne remplace les quinze minutes quotidiennes.

Ce n’est pas non plus un substitut au cours. Rien de ce que je viens de décrire ne prétend remplacer un enseignant devant une classe — tout est conçu pour qu’il voie plus clair et corrige moins à l’aveugle.

Ce que j’ai voulu construire, c’est un compagnon de travail : exigeant, lisible, bilingue, qui accompagne l’étudiant là où il en est et le mène, pas à pas, là où l’examen l’attend.

Si vous êtes étudiant, enseignant, ou simplement curieux : les leçons sont en accès libre sur tfsmaster.com. Le bilan de niveau est le meilleur point d’entrée.

References

[1] Ministère de l’Éducation de la République populaire de Chine, « Développer l’enseignement linguistique franco-chinois et favoriser les échanges de jeunes », 21 juin 2024, moe.gov.cn. BibTeX

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