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ous avons quitté Téhéran à l’aube, en famille. Pour moi, ce trajet avait une portée intime : c’était la première fois que je conduisais sur une aussi longue distance en une seule journée. Environ 630 kilomètres séparaient Téhéran de Tabriz, une ligne de bitume traversant des paysages changeants, des plateaux ouverts aux reliefs plus resserrés du nord-ouest. La fatigue s’installait progressivement, mais elle était compensée par une sensation nouvelle: celle de tenir le fil du déplacement, de relier moi-même les lieux, les temps, les obligations académiques et la vie familiale. Arriver à Tabriz après tant d’heures de route donnait à la ville une densité particulière, comme si elle se méritait. Avec le recul, ce trajet apparaît comme bien plus qu’un déplacement logistique : il marquait déjà une manière de tenir ensemble la recherche, la vie familiale et l’effort de persévérance.
Le cadre académique et les épreuves de la recherche
Ce séjour à Tabriz s’inscrivait d’abord dans un cadre scientifique précis. J’y participais, les 14 et 15 novembre 2017, au symposium «The Meaning of Evil and Its Various Forms of Expression in Literature », où je présentais en français un article intitulé « The Parody of Psychiatric Discourse in “Pseudo” by Romain Gary ». À cette période, j’étais en pleine rédaction de ma thèse de doctorat, inscrite à Aix-Marseille Université, tout en vivant en Iran — et je mesure aujourd’hui combien cette situation d’entre-deux façonnait ma manière de penser et de travailler.
Cette configuration impliquait des allers-retours constants, physiques et intellectuels, entre deux systèmes universitaires profondément inégaux. L’accès aux ressources scientifiques était limité, les bibliothèques parfois difficilement accessibles, et les restrictions administratives rendaient chaque démarche plus lourde. Dans ce contexte, participer à un événement académique au sein d’une université iranienne prenait une valeur particulière : c’était à la fois une reconnaissance et une respiration, mais aussi une manière de maintenir vivant le dialogue scientifique malgré les obstacles. Tabriz n’était donc pas seulement une destination ; elle est restée, rétrospectivement, un point d’ancrage temporaire pour une recherche menée dans l’inconfort, la persévérance et une forme de solitude intellectuelle.
Le bazar : langue, mémoire, frontière
Dans le vieux bazar de Tabriz, j’ai été frappée par la langue avant même les gestes. Les anciens bazaris parlaient davantage azéri que farsi, et cette préférence linguistique n’était pas anodine. Elle disait un attachement profond à la culture locale, à une mémoire turcique encore très vivante, renforcée par la proximité de la frontière. Ici, l’influence turque ne se revendique pas : elle se pratique, dans les mots, les intonations, les habitudes commerciales. Mais très vite, mon regard de peintre s’est superposé à celui de la chercheuse. Les visages, les postures, la lenteur de certains gestes quotidiens, la lumière filtrant sous les voûtes du bazar composaient des scènes presque immobiles, comme si le temps y avait accepté de se répéter.
Bien que je ne sois pas occidentale, j’ai perçu dans ces instants une forme de fascination proche d’un regard orientaliste — non pas imposé de l’extérieur, mais né de la sensation que certaines images du quotidien semblaient figées, disponibles pour la contemplation. La vieille ville et ses habitants m’ont inspirée par cette tension même : entre vie réelle et image héritée, entre mouvement et immobilité. Le bazar n’était alors plus seulement un espace économique ou linguistique, mais un lieu où peinture et mémoire se rejoignaient, où mon travail artistique dialoguait silencieusement avec mon activité de chercheuse, toutes deux prises dans un entre-deux, sans centre définitif.
La table de Tabriz : abondance et partage
La richesse de la cuisine tabrizi accompagnait cette diversité. Les repas pris en famille ou chez des proches faisaient apparaître une générosité presque démonstrative : plats longuement mijotés, viandes épicées avec retenue, herbes fraîches, pains variés. La gastronomie n’était pas seulement une spécialité régionale ; elle devenait un langage d’accueil. À ce moment de ma vie marqué par la précarité intellectuelle et les restrictions d’accès aux ressources universitaires, cette abondance prenait une valeur symbolique. Avec le recul, elle apparaît presque compensatoire : là où la recherche manquait de moyens, la culture offrait encore de quoi tenir.
Kandovan et la secousse : la fragilité du sol
La visite du village troglodyte de Kandovan a introduit une rupture plus grave dans ce séjour. Alors que nous marchions parmi les habitations creusées dans la roche, nous avons ressenti une légère secousse. Sur place, l’événement semblait presque anodin. Mais très vite, les informations ont précisé l’ampleur du drame : le séisme de Kermanshah, survenu le 12 novembre 2017, avait provoqué des destructions massives, des milliers de blessés et de morts, laissant des villages entiers en ruines. Cette nouvelle a profondément modifié notre perception du voyage. Elle a aussi déplacé ma manière de penser la stabilité — des territoires, des institutions, et même des cadres intellectuels que l’on croit solides. La pierre millénaire de Kandovan rappelait soudain que rien n’est réellement immuable.
Quitter Tabriz : une pensée sous surveillance
En quittant Tabriz, et plus encore avec le recul des années, je portais en moi bien plus que le souvenir d’un colloque. Cette expérience cristallisait les tensions inhérentes à ma pratique de chercheuse : entre centre et périphérie, entre stabilité apparente et faille profonde. Si cette participation scientifique fut une forme de reconnaissance, elle fut aussi un rappel cinglant des limites dans lesquelles s’exerce la recherche en sciences humaines en Iran. Les cadres institutionnels permettent l’échange, mais ils imposent une vigilance constante. Penser, analyser, interpréter — surtout lorsqu’il s’agit de littérature, de discours ou de subjectivité — exige de naviguer entre le dit et l’implicite, sous le regard d’une liberté académique conditionnelle, toujours négociée.
Tabriz n’a donc pas été qu’une étape géographique, mais un moment où se sont heurtés, de manière tangible, le désir de pensée libre, les contraintes institutionnelles et la réalité concrète de la recherche. Ce heurt, je le comprends aujourd’hui non comme un simple empêchement, mais comme une étape décisive : celle où la recherche cesse d’être seulement un projet intellectuel pour devenir une pratique de résistance silencieuse, ancrée dans le réel.

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Starting August 2025, I will be joining Jilin International Studies University as an Associate Professor.

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